French

Qui a le droit de dire le n-word?

Le 2 juin 2012, Kanye West et Jay-Z ont invité leur amie, Gwyneth Paltrow, à les rejoindre sur la scène de Bercy. À cette occasion, Gwyneth a publié sur son compte Twitter : “ni**as in paris for real @mrteriusnash (the dream) tyty, beehigh”, faisant référence aux paroles de la chanson de Jay-Z et Kanye West. La publication a provoqué une polémique sur les réseaux sociaux : l’actrice américaine, étant blanche, elle ne serait pas légitime d’employer le n-word.

Aujourd’hui le débat est relancé dans les médias. Le mouvement Black Lives Matter a incité la société à se remettre en question et à se confronter à la question du racisme structurel. On peut constater que beaucoup plus de gens ont pris conscience des inégalités que la population subit encore.

black lives matter, bml, hand holding up a protest sign for black lives matter

Les réactions au débat sur ce que est “politiquement correct” dans la langue sont controversés. Le thème est délicat, et le dérapage ou la maladresse involontaire sont vite arrivés. D’un côté, il est critiqué que la société a développé une sorte de sensibilité exagérée quant au choix de mots. Certains plaident pour que le mot puisse être utilisé dans un contexte où on est conscient de l’histoire de l’usage. Il fallait mieux faire l’éducation sur l’origine du mot pour qu’il n’ait plus de valeur discriminatoire. Selon eux, le n-word porte une tradition, que l’on retrouve dans la littérature, dans des chansons et dans des histoires pour les enfants. Son interdiction dans des citations, les paroles d’une chanson ou dans le langage quotidien serait une limitation de la liberté d’expression et renforcerait encore plus la connotation péjorative. Cette argumentation vient toutefois souvent de gens qui ne sont pas concernés par le racisme eux-mêmes.

Mais il ne faut pas oublier que tous ces débats s’éloignent du cœur de sujet : à force de se concentrer sur la façon dont on combat le racisme, on en oublie de se concentrer sur le problème lui-même. C’est un phénomène qu’on retrouve également dans le débat sur le féminisme ou le changement climatique. 

Malgré tout, le mot porte une vraie haine et était utilisé comme insulte à l’encontre de la communauté noire. Mais comment est-ce que le terme est devenu ce tabou absolu ? À l’origine le n-word est uniquement un mot qui est dérivé du latin (niger), puis de l’espagnole, l’italien ou le portugais (negro) qui signifie tout simplement la couleur noire. Il n’était pas péjoratif au départ, il l’est devenu. Aujourd’hui l’utilisation des termes “nègre” et “négresse”, ou en anglais “nigger”, est avant tout associé à l’histoire de la colonisation. Il n’est pas anodin d’employer un mot qui était utilisé par les esclavagistes blancs.

On a commencé à trouver ce mot dans la littérature européenne du 16ème siècle, au début de l’époque coloniale. Vers le 17ème siècle le mot a été officiellement identifié avec quelque chose de négatif pour directement décrire les personnes noires, mais en les diminuant dans leurs conditions de même. La marginalisation de la population noire a donc commencé par leur déshumanisation dans la langue. Le mot fait son apparition dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762 comme synonyme d’esclave, utilisé par la société non seulement pour les désigner, mais pour les montrer du doigt et les rabaisser. On le retrouve également dans des expressions héritées du colonialisme comme “parler petit nègre” ou les gâteaux “têtes de nègre”. À cette époque les scientifiques ont essayé de légitimer l’exploitation et l’oppression des esclaves par des différences biologiques, comme par exemple le prétendu rapport entre la taille de la boite crânienne et la taille du cerveau, et donc l’intelligence de la population noire. C’était une époque où partout les noirs étaient caricaturés, que ce soit dans la littérature, dans les dessins ou les arts. Côté religion, on légitimait l’esclavage par Dieu, qui aurait dit que les Noirs étaient des êtres humains inférieurs.

Le n-word renvoie alors à l’esclavagisme et au racisme. Au dernier mot que des Noirs ont souvent entendu avant d’être lynchés. Un Blanc qui le prononce, même par simple imitation, passe pour un suprémacistes qui considère les Noirs comme des êtres inférieurs, dégradant la dignité et autonomie de la personne à qui il s’adresse.

De toute façon, de nos jours le n-word est toujours utilisé très souvent. C’est via le rap et le hip hop que le n-word est resté dans la langue parlé. Ces dernières décennies, des Noirs se sont emparés du mot que certains Blancs utilisent encore contre eux, et l’utilisent entre eux comme un terme presque affectueux. Le mot est devenu un marqueur identitaire, une sorte de revendication pour souligner l’amitié, la fraternité et la fierté de ses racines. En normalisant son usage, les Noirs ont repris la puissance sur ce mot. Ils ont ôté le pouvoir destructeur d’un mot qui leur a été infligé pendant des générations et se le sont réappropriés. La cruauté du mot et sa signification originale ont alors en partie été oubliées.

Cependant, même aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, lorsqu’une personne blanche prononce le n-word, c’est comme le bruit d’un fouet qui tape dans le dos d’un esclave. Ce n’est pas parce qu’un mot est utilisé à tout va qu’on doit oublier son sens profond : Il faut écouter ceux qui se sentent discriminés. Une société non discriminatoire commence avec la correction de sa langue car le langage et la pensée sont inséparablement liés. Un langage qui sert les stéréotypes racistes va renforcer les pensées racistes – et inversement.

Par ailleurs, il y a beaucoup de mots alternatifs au n-word. Il existe le terme anglais “Person of Color” (PoC), qui était librement choisi par la communauté noire. L’utilisation des mots “Noir” et “Blanc” (majuscule) en tant que désignation sociale est aussi acceptée. Il est toujours préférable de qualifier quelqu’un par son appartenance sociopolitique plutôt que par ses caractéristiques.

Ainsi, il ne faut absolument pas oublier l’histoire chargée du n-word, pourquoi les gens l’ont subie et de quelle manière. Comprendre cela explique aussi pourquoi son utilisation par les Blancs sera toujours mal vue. De la même manière, le débat sur le racisme appartient seulement aux personnes concernées. Il faut laisser la parole à la communauté noire, la seule qui a porté la haine et l’histoire cruelle, la seule qui est toujours touchée par la discrimination systémique. Supprimer ce mot de notre vocabulaire est une petite mesure mais importante pour lutter contre la discrimination raciale et créer une société égale, tolérante et ouverte.s

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *